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WAR WITHOUT ENDS

The life of Nelson A. Rockefeller : worlds to conquer, 1908-1958

The Life of Nelson A. Rockefeller: worlds to conquer, 1908-1958, Cary Reich, DoubleDay New York, 1996.
Library of Congress catalog card number 96014718
ISBN 0-385-24696-X

The Life of Nelson A. Rockefeller_Reich_Chapultepec

The Life of Nelson A. Rockefeller_Reich_Over and Cover

 

THE IMPERIAL ROCKEFELLER

La Révolution de Saint Domingue

Prospect for America_La communauté inter-américaine

Également importante, l’autre grande région dont les États-Unis sont une partie – l’hémisphère occidentale dont le Canada et l’Amérique Latine forment, avec nous mêmes, les principaux composants.

Le Canada est actuellement une sorte d’articulation entre les deux systèmes régionaux. Sa position dans l’Atlantique Nord et au sein du Commonwealth le lie avec la Grande-Bretagne et au delà avec le continent européen.

Le partage d’intérêts et d’idéaux avec les États-Unis conduisent à une relation bien plus intime que si elle était basée sur plus de proximité physique. Une longue histoire d’échanges amicaux et l’exemple de la frontière non gardée sont les illustrations d’un lien d’un genre unique. Cette idée est renforcée par les considérations stratégiques à une époque où le chemin le plus probable pour lancer une attaque sur ce continent est de passer par les airs, au dessus du pôle. Le fait qu’il y ai eu des difficultés économiques entre les États-Unis et le Canada au cours des récentes années, accentue le besoin étroit de collaboration sur tous les sujets communs. Cela doit être un vrai souci pour les intérêts d’un voisin qui a ses propres aspirations et a déjà soutenu sa pleine part de responsabilité des charges du monde.

Le problème d’une communauté construite et représenté par vingt pays au sud des États-Unis est plus complexe. Leur importance ne peut pas être ignorée. Il y a là une population déjà plus nombreuse que la population des États-Unis et qui s’accroît plus rapidement. Il y a également un marché d’échange approximativement égal à celui avec l’Europe. Il y a là des ressources naturelles qui offrent d’énormes possibilités de développement.

Les pays d’Amérique centrale et du sud assurent un champ d’action constructif où les prétentions des États-Unis à la conduite du monde peuvent être bien jugées. La stratégie soviétique place la dissolution de la communauté atlantique en premier sur son agenda politique, là n’est pas la question, mais cela semble plus difficile pour séparer les États-Unis d’avec leurs voisins latino-américains.

À la différence de l’Europe et même de l’Asie, nos opportunités, au vu de l’hémisphère ouest, n’ont pas provoqué l’intérêt des américains. Trop souvent, les relations latino-américaines ont été manipulées discrètement jusqu’à ce que certains incidents ou crises forcent l’attention.

Cela n’a pas toujours été le cas. La doctrine Monroe était l’acte d’un grand « homme d’état créatif » qui devait avoir dépassé l’étape d’une préoccupation continue et grandissante des États-Unis concernant cette zone. En soulevant des remparts contre les entreprises coloniales dans le sud continent, l’homme politique américain établissait le modèle durable de nos intérêts et de notre implication. Au XIXe siècle, il isola la vaste zone inter-américaine contre ce type d’intrusion qui, en cette période, fit de l’Afrique un patchwork impérialiste et il maintint le champ libre pour le développement, aux Amériques, de nations indépendantes se gouvernant elles-mêmes. Au même moment, sans doute mieux construite qu’il ne le pensait, il devait établir une triple relation Amérique Latine – États-Unis – Europe. Le soutien britannique à la déclaration de Monroe trouva un écho en 1941-45, lorsque tous les pays d’Amérique centrale et du sud déclarèrent la guerre à l’Allemagne hitlérienne.

L’organisation des États d’Amérique est le plus vieux groupe régional établi dans le monde moderne. Il représente un exemple valable de la manière dont les systèmes de maintien de la paix se tiennent prêts, comme sous structure de base, à être le dernier recours pour les Nations-Unies. La place des États-Unis à l’intérieur de l’OAS met notre politique et notre diplomatie à l’épreuve en agissant vigoureusement avec la connaissance intime des mouvements complexes et des personnalités changeantes, bien que maintenant le respect de l’indépendance requière un système d’auto-gouvernance.

Les États-Unis doivent s’employer à créer un ordre économique et politique viable pour que le continent sud rencontre les changements rapides qui lui sont clairement nécessaires, et pour un système économique sans interruption d’expansion.

Les États-Unis doivent être prêts à offrir une large contribution, soutenue et correctement planifiée. Une telle contribution, pour ainsi dire sans contre-partie, peut seulement s’accomplir sur la base d’efforts organisés et effectifs de l’Amérique Latine elle-même. Si nous avons, de notre côté, le besoin de plus d’actions constructives, il est nécessaire de dire que les leaders des pays d’Amérique du sud ont la charge des besoins auxquels ils font face. Dans un autre rapport de ce document, Politique économique étrangère pour le XXe siècle, le comité encourage les étapes vers un marché commun en Amérique Latine ; les procédures exploitables pour modérer les fluctuations extrêmes des prix des produits de base ; les moyens pour la promotion coopérative d’une croissance économique générale et le développement ; l’établissement d’une Union Inter-Américaine de paiement ; et les étapes vers une meilleure coopération dans les domaines sociaux, de l’éducation, du logement à moindre coût, de la santé et de l’assistance technique.

Ces objectifs, décrit en détails dans cet autre rapport, le comité les considère comme des pré-requis de base pour le développement d’une pleine communauté d’intérêts et pour le bien être général dans l’hémisphère. L’organisation d’une banque inter-américaine de développement est une étape importante en amont, mais nous encourageons encore une fois la considération attentive de toute la gamme de recommandations.

De plus, les États-Unis devraient avoir un intérêt systématique dans les décisions régionales parmi les états d’Amérique centrale pour des actions communes dans les affaires économiques, éducatives, sanitaires et autres. Néanmoins, même si ces objectifs étaient tous atteint, la tache de cette hémisphère ne serait pas accomplie.

Au delà de tout ce que l’homme d’état et l’économiste peuvent accomplir, il doit y avoir un effort de l’intelligence et de l’esprit pour comprendre ce qui persiste dans les profondeurs de cette zone complexe, pour trier les éléments qui créent un dénominateur commun entre autant d’efforts nationaux disparates et pour bâtir le futur sur cette base. L’Amérique Latine est passée par une période d’intense activité culturelle. À travers l’échange d’enseignements, de scientifiques et de figures de la littérature, nous voyons à l’évidence un intérêt pour les choses qui peuvent porter l’ensemble de la civilisation d’Amérique Latine à un niveau d’unité et de conscience de soi.

Les États-Unis ne peuvent pas espérer jouer, dans la vie du continent, le rôle que leur position peut justifier et que d’ailleurs celle-ci et leur bien-être requièrent, à moins que cela les mettent en accord avec les mouvements politiques et culturels. L’Amérique Latine, malgré quelques échecs et détours, semble d’accord pour se construire au sein de nouvelles formes d’organisations régionales, internationales et ses leaders désirent que les nord-américains les pensent avec eux. Une vraie entente est nécessaire. Cette sorte d’entente n’est pas possible sans efforts, elle ne peut être soutenue sans attention, mais dans l’analyse finale elle n’est peut être pas moins importante que le soutien économique.

 

Rockefeller Brother Fund, Prospect for America, The Rockefeller panel report, Doubleday & Cie, New York, 1961

Équateur 1960 – 1963. Subversion, travaux pratiques

[…] L’Équateur, un pays minuscule, constituait dans les années soixante (et demeure à ce jour) un exemple classique de république bananière sous développée. Dans ce pays, l’un des plus pauvres de l’Amérique du Sud, 1 % de la population touchait des revenus comparables à ceux des classes privilégiées aux États-Unis, tandis que  les deux-tiers des foyers gagnaient environ 10 dollars par mois. Ces derniers étaient tout simplement exclus de l’économie monétaire, du système social et de la vie nationale – rien d’extraordinaire, en somme, dans le contexte de l’Amérique latine.

En septembre 1960, José Maria Ibarra prit la tête du gouvernement équatorien. Il venait de remporter une victoire électorale décisive, sur une plate-forme libérale-populaire des plus vagues, conçue pour plaire à tous. Ibarra n’était pas un nouveau Castro ; il n’était même pas socialiste. Il s’attira néanmoins les foudres du département d’État américain et de la CIA par son opposition tenace aux deux priorités que Washington tentait de lui imposer : la rupture des relations avec Cuba, et la prise de mesures autoritaires contre les communistes et l’extrême gauche.

Au cours des trois années suivantes, la CIA poursuivit méthodiquement ces deux objectifs. Les techniques énumérées ci-dessous, qui ont été rapportées par Philip Agee, un officier de la CIA stationné en Équateur à cette époque, pourraient constituer un véritable manuel de subversion clandestine. De l’extrême gauche à l’extrême droite, quasi toutes les principales organisations politiques furent infiltrées, souvent au plus haut niveau. On infiltrait la gauche pour détourner les jeunes radicaux de Cuba et de l’antiaméricanisme ; on manipulait la droite pour qu’elle entreprenne et coordonne des activités jugées prioritaires par la CIA. Il arrivait également que la CIA crée de nouvelles organisations, lorsque celles qui existaient ne convenaient pas à ses besoins.

De nouveaux « groupes citoyens » apparaissaient, parrainés par des personnalités connues ; ils pouvaient, par exemple, placer dans la presse nationale une série de communiqués dénonçant l’infiltration du gouvernement par l’extrême gauche et exigeant la rupture avec Cuba. Autre possibilité : une de leurs figures de proue prononçait un discours rédigé par la CIA, puis un rédacteur en chef ou un éditorialiste connu, également salarié par l’Agence, en faisait l’éloge. […] La classe ouvrière faisait l’objet de toutes les attentions. Une pléiade d’organisations syndicales, dont certaines n’existaient que sur le papier, furent créées, modifiées, associées, liquidées et ressuscitées dans le cadre d’un effort frénétique pour concurrencer les véritables syndicats de gauche et s’approprier leur pouvoir au niveau national. Les dirigeants syndicaux recevaient des invitations, tous frais payés, pour assister à des formations organisées en Équateur ou aux Etats-Unis, où la CIA leurs expliquait les dangers du communisme pour le mouvement syndical et repérait des recrues potentielles.

… des « conférences internationales » réunissaient les organisations équatoriennes et d’autres faux syndicats, instaurés par la CIA dans d’autres pays, sans qu’aucun des participants ne sache à qui ou à quoi il avait réellement affaire.

En Équateur, comme dans le reste de l’Amérique latine, l’Agence glissait de faux reportages, destinés à discréditer les communistes, dans des journaux coopératifs. Ces articles faisaient systématiquement l’objet d’une vaste diffusion, par l’intermédiaire des autres bureaux de la CIA en Amérique latine, des agences de presse et des radios contrôlées par la CIA, des pigistes payés pour disséminer les canulars, et enfin des autres médias, dont des journaux américains, qui reprenaient innocemment les informations les plus intéressantes. D’invraisemblables textes de propagande et de désinformation anti-communistes rédigés par la CIA apparaissaient également dans les journaux d’Amérique latine sous la guise d’éditoriaux anonymes.

Dans tous les services et à tous les échelons du gouvernement, des fonctionnaires équatoriens, motivés par l’appât du gain ou par l’ambition personnelle, collaboraient avec la CIA. À une époque, la CIA put s’enorgueillir de compter parmi ses informateurs le numéro deux et le numéro trois du gouvernement. […]

Le ministre des Postes, ainsi que certains de ses employés, tous salariés par la CIA, envoyaient régulièrement à l’Agence le courrier en provenance de Cuba et du bloc soviétique, afin qu’elle puisse l’inspecter à loisir. De même, les fonctionnaires de la douane et le responsable du service d’immigration communiquaient à la CIA le registre des allées et venues entre l’Équateur et Cuba. Lorsqu’un sujet particulièrement approprié revenait d’un voyage à Cuba, on le fouillait à sa descente de l’avion, pour « trouver » sur lui des documents préparés par la CIA. Ces documents qui feraient l’objet d’une intense couverture médiatique, pouvaient contenir des instructions sur ‘les moyens d’intensifier la haine entre les classes », ou d’autres provocations destinées à créer des divisions au sein du parti communiste. Ils confirmaient généralement les peurs du public quant à d’éventuels projets de mainmise cubaine ou soviétique sur l’Équateur ; ils pouvaient également compromettre des personnalités de gauche prises en grippe par la CIA. Des « révélations » du même genre , orchestrées par la CIA dans d’autres pays d’Amérique latine, étaient médiatisées en Équateur pour avertir le public qu’il courait les même s dangers.

En finançant des groupes conservateurs, dans le cadre d’une campagne quasi-religieuse contre Cuba et l’« athéisme-communiste », l’Agence contribua à éroder sérieusement le soutien de Velasco parmi les plus pauvres (en majorité des Indiens), qui avaient massivement voté pour le président, mais dont l’engagement religieux passait avant tout. Et si la CIA désirait connaître les réactions du président à cette campagne, elle n’avait qu’à se tourner vers son médecin personnel, le docteur Felipe Ovalle, qui se faisait un plaisir de décrire les tensions subies par son patient.

Les agents de la CIA bombardaient des églises et des organisations de droite et s’arrangeaient pour faire accuser des groupes de gauche. Ils s’infiltraient dans les manifestations de gauche, brandissaient des banderoles et scandaient des slogans antimilitaristes extrêmement provocants, destinés à irriter l’armée et à précipiter la chute du gouvernement.

L’Agence ne réussit pas toujours à garder les mains propres. Le 19 mars 1960, pendant la campagne électorale, deux colonels, principaux intermédiaires de la CIA au sein de la police nationale équatorienne, organisèrent une émeute pour perturber une manifestation de soutien à Velasco. L’officier de la CIA Bob Weatherfax dirigea l’intervention de la police, à la suite de laquelle cinq partisans de Velasco furent tués et de nombreux autres blessés. […]

L’armée passa finalement à l’action en novembre 1961. Velasco, forcé de démissionner, fut remplacé par son vice-président Carlos Julio Arosemana. Deux candidats rivalisaient pour le poste de vice-président. L’un, président du Sénat, était un agent de la CIA. L’autre, recteur de l’Université centrale, était un politique modéré. Le jour où le Congrès devait se réunir pour faire son choix, un encart dans un quotidien du matin annonça que le parti communiste et une organisation de jeunes de gauche apportaient leur soutien à la candidature du recteur. L’encart avait été placé par un éditorialiste du journal à la solde du bureau de la CIA de Quito. Les démentis arrivèrent trop tard pour sauver le recteur : l’agent de la CIA l’emporta. Son salaire mensuel au sein de l’Agence passa de 700 à 1000 dollars.

La CIA s’aperçut rapidement qu’Arosemana ne lui convenait pas mieux que Velasco. Elle poursuivit l’ensemble de ses opérations, en particulier la campagne pour une rupture des relations avec Cuba à laquelle Arosemana était radicalement opposé. L’impasse se prolongea jusqu’en mars 1962, date à laquelle une garnison militaire, commandée par le colonel Aurelio Naranjo, laissa 72 heures à Arosemana pour rompre avec les Cubains et renvoyer son ministre du travail, un homme de gauche. (Inutile de préciser l’identité du mécène de Naranjo.) Arosemana céda devant l’ultimatum, et renvoya même, à la demande du nouveau cabinet qu’on lui avait imposé, les délégations diplomatiques tchèques et polonaises. […]

Le 11 juillet 1963, des chars et des soldats assiégèrent le palais présidentiel de Quito et Arosemana fut remplacé par une Junte. La première mesure du nouveau régime fut d’interdire le communisme. Les « communistes » et autre éléments « d’extrême gauche » furent arrêtés et emprisonnés ; pour faciliter cette opération, la CIA communiqua les données de sa Subversive Control Watch List. (Selon la procédure en vigueur dans la plupart des bureaux de l’Agence, ces listes indiquaient non seulement l’identité des suspects, mais aussi les noms et adresses de leurs familles, de leurs amis et des endroits qu’il fréquentaient – en un mot, tout ce qui pouvait servir à le retrouver en temps voulu.)

Les libertés civiques furent suspendues ; les élections de 1964, annulées. Là non plus, rien d’inhabituel pour l’Amérique latine.

 

William Blum, Les Guerres scélérates, Les Interventions de l’armée américaine et de la CIA depuis 1945, Parangon, Paris, 2004.
ISBN 2-8419-116-5

Posted: septembre 2nd, 2013
Categories: Agee, Amérique Latine, CIA, Equateur, Realipolitik
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