Prospect for America_Déclin de l’état-nation

L’état nation tel qu’il était conçu au XVIe siècle et tel qu’il a existé à travers l’âge moderne est maintenant lui-même transformé. Dans ce rapport il a été nécessaire de parler en terme de nations, comme si elles constituaient toujours les entités solides, étanches et souveraines que la théorie traditionnelle décrit. Dans les faits, elles ne sont pas restées telles-quelles longtemps. La croissance du monde moderne a vu croître l’interdépendance des nations et des communautés à un point tel que l’indépendance, au sens propre d’autosuffisance, est sérieusement érodée. Si les Etats-Unis devaient être confrontés à la nécessité d’exister en dehors des affaires du monde, en dehors de ses courants spirituel et intellectuel et du support de nations alliées et de nations sœurs, ils se rendraient vite compte que l’indépendance peut aller très loin. L’évolution de l’état nation a été brouillée par le fait que les aspirations des peuples à travers le monde, ont aujourd’hui trouvé une expression dans le slogan du nationalisme. Ce qui anime ces peuples c’est la décision d’émerger rapidement et définitivement de l’ère du colonialisme. Ils se sont dirigés quelque part, mais c’est une réelle question que de savoir si le lieu où ils se trouvent correspond à celui où ils pensaient arriver. Beaucoup d’entre eux ne veulent posséder en aucune circonstance le minimum requis pour une autosuffisance. Ils ne les possèdent certainement pas en une période où même les états les plus fermement établis trouvent beaucoup d’insuffisance avec leurs propres frontières et trouvent une nécessité constante à élargir la définition de leurs intérêts. D’une manière profonde, les états émergeants semblent reconnaître l’inadéquation de leurs but avoués. Même lorsqu’ils affirment leurs nationalismes, ils cherchent vers ces groupes plus grands dans lesquels ils peuvent seulement espérer trouver à satisfaire leurs besoins.

Le nouveau nationalisme peut ainsi être une étape à mi-chemin. Il peut fournir un point d’accès rapide dans la ligne de l’évolution des anciens peuples coloniaux. Mais ce n’est pas un endroit de repos où les hommes peuvent espérer construire des communautés viables pour eux-mêmes et leurs enfants.

L’érosion de l’idée nationale a été provoquée par un système économique mondial dont l’essence rend impossible, pour un état, de trouver l’autosuffisance à l’intérieur de ses propres frontières. Cette érosion a peut être aussi été provoquée plus dramatiquement par de nouveaux développements dans l’armement et la guerre. Dans la théorie classique, l’essence d’un état – en plus de l’autosuffisance économique – était sa capacité de défense. Cela comprenait une étendue territoriale intérieure pacifiée et protégée de l’extérieur. L’ordre à l’intérieur est une sécurité raisonnable contre les invasions extérieures : ce sont les deux faces du nationalisme. Les plus petites nations ont longtemps dû adapter leurs pensées au fait de leurs vulnérabilités, mais le développement de la guerre aérienne brouille la signification des frontières aussi bien pour les petits que pour les grands états. […]

La sécurité américaine est maintenant sans signification si elle se situe en dehors de la sécurité du monde libre. De notre point de vue, le territoire américain demeure une citadelle intérieure mais, pour toutes les fins pratiques, la zone de défense des États-Unis est bien plus large.

Dans les frontières du monde libre, d’autres nations ont maintenues leur intégrité et leur liberté mais leur propre responsabilité pour la défense a été transformée. Ils ont été conscients, en outre, du degré variable de contraintes mutuelles et d’interdépendance.

Comme pour les relations des pays dans l’orbite communiste, l’assujettissement a été le cours normal. Maintenant, ce serait une erreur d’ignorer comment le leadership soviétique a été obligé, par les forces du nationalisme et de l’autodétermination, d’accorder des degrés variés d’autonomie. Les pays satellites présentent quelque chose qui est moins qu’une soumission uniforme. Les allusions de Krouchtchev (Leipzig, 7 mars 1959) à une nouvelle structure de Commonwealth pour le bloc soviétique mérite de l’attention.

Si la bipolarité des dix dernières années s’atténue significativement, les relations entre les états changeront de nouveau. Mais les effets de l’expérience historique présente ne doivent pas être perdus. Les nations se trouveront encore liées dans des groupements régionaux de tailles différentes et d’intégration aux degrés variés. Il serait difficile pour elles d’affirmer une sorte d’indépendance qu’elles possédaient, au moins en théorie, jusqu’à la répartition du pouvoir mondial entre les États-Unis et l’Union Soviétique.

Les combinaisons qui deviendront alors possibles sont suggérées par la richesse de la vie internationale qui a nuit à certains prolongements inaperçus dans la décennie et la moitié de siècle passée. Les nations n’ont pas seulement trouvé de nouvelles affinités dans la structure surprotectrice des deux grandes superpuissances ; elles ont aussi établi de nouveaux rapports comme conséquence des forces économiques et technologiques. L’état nation, dans sa forme actuelle, n’a pas permis de satisfaire de manière adéquate et efficace certaines fonctions vitales. Les marchés ne l’ont pas prouvé assez largement. Les sources de matières premières et le crédit ont été organisés sur une base suffisamment large ou stable. Par conséquent, nous avons vu se développer une grande variété d’institutions s’étirant au delà des vieilles frontières. La souveraineté s’est relâchée dans des champs spécifiques, mais l’expérience a prouvé que par la mise en commun des efforts dans le but d’atteindre certains objectifs, les nations ne se sont en aucun cas disséminées mais plutôt ont amélioré ce qu’elles ont. Le pouvoir réel est décuplé comme la signification de la souveraineté est réinterprétée.

Parmi les institutions qui ont été ainsi créées, il y a des projets coopératifs à des fins spécifiques et limitées comme la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, Euratom, le marché commun européen et des arrangements comparables ailleurs comme en Amérique Latine ; accords pour stabiliser les prix et la distribution de certains biens et finalement des accords monétaires et financiers comme dans l’Union Européenne de Paiement, la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, et le Fond Monétaire International. Il ne faut pas non plus négliger le fait qu’en dehors des gouvernements, la société civile moderne mène une partie considérable des activités économiques du monde, assumant inévitablement des fonctions qui traversent les frontières et qui jouent un rôle important bien que peu remarqué dans l’internationalisation des sous-structures économiques.

La tendance des nations à engager certaines parties d’elles-mêmes dans différents groupements et associations est perceptible dans de nombreuses zones. Les pays d’Europe de l’Ouest sont, sur les questions de défense, membres de la communauté Atlantique alors que, pour les questions économiques, ils participent à la communauté européenne (…) Ces nouvelles communautés extraites des souverainetés existantes ont leurs propres capitales, leurs propres administrations. De tels développements sont liés à la croissance démesurée et à de multiples facettes. Ce que nous avons déjà vu est suffisant pour suggérer que l’État – nation, tel qu’il est conçu traditionnellement, n’est plus pour très longtemps l’unique entité possible du pouvoir politique.

En général, il est dit que les structures sociales les moins complexes tendent à se former elles-mêmes en groupes qui maintiennent quelque chose du caractère des alliances traditionnelles – bien qu’ici l’interdépendance est née des besoins du XXe siècle – tandis que les organismes sociaux et politiques matures de l’Ouest tendent à se grouper eux-mêmes par fonction, avec imbrication et mélange qui sont souvent saisissants par leur ingéniosité.

(…) Traditionnellement, les américains furent concernés par la construction d’une communauté – tandis que trop souvent ils ont procédé naïvement selon l’hypothèse que l’exemple de leur propre union peut être dupliquée dans des conditions entièrement différentes. Ils ont maintenant un champ riche dans lequel tester leur expérience.

 

Rockefeller Brother Fund, Prospect for America, The Rockefeller panel report, Doubleday & Cie, New York, 1961

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