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Équateur 1960 – 1963. Subversion, travaux pratiques

[…] L’Équateur, un pays minuscule, constituait dans les années soixante (et demeure à ce jour) un exemple classique de république bananière sous développée. Dans ce pays, l’un des plus pauvres de l’Amérique du Sud, 1 % de la population touchait des revenus comparables à ceux des classes privilégiées aux États-Unis, tandis que  les deux-tiers des foyers gagnaient environ 10 dollars par mois. Ces derniers étaient tout simplement exclus de l’économie monétaire, du système social et de la vie nationale – rien d’extraordinaire, en somme, dans le contexte de l’Amérique latine.

En septembre 1960, José Maria Ibarra prit la tête du gouvernement équatorien. Il venait de remporter une victoire électorale décisive, sur une plate-forme libérale-populaire des plus vagues, conçue pour plaire à tous. Ibarra n’était pas un nouveau Castro ; il n’était même pas socialiste. Il s’attira néanmoins les foudres du département d’État américain et de la CIA par son opposition tenace aux deux priorités que Washington tentait de lui imposer : la rupture des relations avec Cuba, et la prise de mesures autoritaires contre les communistes et l’extrême gauche.

Au cours des trois années suivantes, la CIA poursuivit méthodiquement ces deux objectifs. Les techniques énumérées ci-dessous, qui ont été rapportées par Philip Agee, un officier de la CIA stationné en Équateur à cette époque, pourraient constituer un véritable manuel de subversion clandestine. De l’extrême gauche à l’extrême droite, quasi toutes les principales organisations politiques furent infiltrées, souvent au plus haut niveau. On infiltrait la gauche pour détourner les jeunes radicaux de Cuba et de l’antiaméricanisme ; on manipulait la droite pour qu’elle entreprenne et coordonne des activités jugées prioritaires par la CIA. Il arrivait également que la CIA crée de nouvelles organisations, lorsque celles qui existaient ne convenaient pas à ses besoins.

De nouveaux « groupes citoyens » apparaissaient, parrainés par des personnalités connues ; ils pouvaient, par exemple, placer dans la presse nationale une série de communiqués dénonçant l’infiltration du gouvernement par l’extrême gauche et exigeant la rupture avec Cuba. Autre possibilité : une de leurs figures de proue prononçait un discours rédigé par la CIA, puis un rédacteur en chef ou un éditorialiste connu, également salarié par l’Agence, en faisait l’éloge. […] La classe ouvrière faisait l’objet de toutes les attentions. Une pléiade d’organisations syndicales, dont certaines n’existaient que sur le papier, furent créées, modifiées, associées, liquidées et ressuscitées dans le cadre d’un effort frénétique pour concurrencer les véritables syndicats de gauche et s’approprier leur pouvoir au niveau national. Les dirigeants syndicaux recevaient des invitations, tous frais payés, pour assister à des formations organisées en Équateur ou aux Etats-Unis, où la CIA leurs expliquait les dangers du communisme pour le mouvement syndical et repérait des recrues potentielles.

… des « conférences internationales » réunissaient les organisations équatoriennes et d’autres faux syndicats, instaurés par la CIA dans d’autres pays, sans qu’aucun des participants ne sache à qui ou à quoi il avait réellement affaire.

En Équateur, comme dans le reste de l’Amérique latine, l’Agence glissait de faux reportages, destinés à discréditer les communistes, dans des journaux coopératifs. Ces articles faisaient systématiquement l’objet d’une vaste diffusion, par l’intermédiaire des autres bureaux de la CIA en Amérique latine, des agences de presse et des radios contrôlées par la CIA, des pigistes payés pour disséminer les canulars, et enfin des autres médias, dont des journaux américains, qui reprenaient innocemment les informations les plus intéressantes. D’invraisemblables textes de propagande et de désinformation anti-communistes rédigés par la CIA apparaissaient également dans les journaux d’Amérique latine sous la guise d’éditoriaux anonymes.

Dans tous les services et à tous les échelons du gouvernement, des fonctionnaires équatoriens, motivés par l’appât du gain ou par l’ambition personnelle, collaboraient avec la CIA. À une époque, la CIA put s’enorgueillir de compter parmi ses informateurs le numéro deux et le numéro trois du gouvernement. […]

Le ministre des Postes, ainsi que certains de ses employés, tous salariés par la CIA, envoyaient régulièrement à l’Agence le courrier en provenance de Cuba et du bloc soviétique, afin qu’elle puisse l’inspecter à loisir. De même, les fonctionnaires de la douane et le responsable du service d’immigration communiquaient à la CIA le registre des allées et venues entre l’Équateur et Cuba. Lorsqu’un sujet particulièrement approprié revenait d’un voyage à Cuba, on le fouillait à sa descente de l’avion, pour « trouver » sur lui des documents préparés par la CIA. Ces documents qui feraient l’objet d’une intense couverture médiatique, pouvaient contenir des instructions sur ‘les moyens d’intensifier la haine entre les classes », ou d’autres provocations destinées à créer des divisions au sein du parti communiste. Ils confirmaient généralement les peurs du public quant à d’éventuels projets de mainmise cubaine ou soviétique sur l’Équateur ; ils pouvaient également compromettre des personnalités de gauche prises en grippe par la CIA. Des « révélations » du même genre , orchestrées par la CIA dans d’autres pays d’Amérique latine, étaient médiatisées en Équateur pour avertir le public qu’il courait les même s dangers.

En finançant des groupes conservateurs, dans le cadre d’une campagne quasi-religieuse contre Cuba et l’« athéisme-communiste », l’Agence contribua à éroder sérieusement le soutien de Velasco parmi les plus pauvres (en majorité des Indiens), qui avaient massivement voté pour le président, mais dont l’engagement religieux passait avant tout. Et si la CIA désirait connaître les réactions du président à cette campagne, elle n’avait qu’à se tourner vers son médecin personnel, le docteur Felipe Ovalle, qui se faisait un plaisir de décrire les tensions subies par son patient.

Les agents de la CIA bombardaient des églises et des organisations de droite et s’arrangeaient pour faire accuser des groupes de gauche. Ils s’infiltraient dans les manifestations de gauche, brandissaient des banderoles et scandaient des slogans antimilitaristes extrêmement provocants, destinés à irriter l’armée et à précipiter la chute du gouvernement.

L’Agence ne réussit pas toujours à garder les mains propres. Le 19 mars 1960, pendant la campagne électorale, deux colonels, principaux intermédiaires de la CIA au sein de la police nationale équatorienne, organisèrent une émeute pour perturber une manifestation de soutien à Velasco. L’officier de la CIA Bob Weatherfax dirigea l’intervention de la police, à la suite de laquelle cinq partisans de Velasco furent tués et de nombreux autres blessés. […]

L’armée passa finalement à l’action en novembre 1961. Velasco, forcé de démissionner, fut remplacé par son vice-président Carlos Julio Arosemana. Deux candidats rivalisaient pour le poste de vice-président. L’un, président du Sénat, était un agent de la CIA. L’autre, recteur de l’Université centrale, était un politique modéré. Le jour où le Congrès devait se réunir pour faire son choix, un encart dans un quotidien du matin annonça que le parti communiste et une organisation de jeunes de gauche apportaient leur soutien à la candidature du recteur. L’encart avait été placé par un éditorialiste du journal à la solde du bureau de la CIA de Quito. Les démentis arrivèrent trop tard pour sauver le recteur : l’agent de la CIA l’emporta. Son salaire mensuel au sein de l’Agence passa de 700 à 1000 dollars.

La CIA s’aperçut rapidement qu’Arosemana ne lui convenait pas mieux que Velasco. Elle poursuivit l’ensemble de ses opérations, en particulier la campagne pour une rupture des relations avec Cuba à laquelle Arosemana était radicalement opposé. L’impasse se prolongea jusqu’en mars 1962, date à laquelle une garnison militaire, commandée par le colonel Aurelio Naranjo, laissa 72 heures à Arosemana pour rompre avec les Cubains et renvoyer son ministre du travail, un homme de gauche. (Inutile de préciser l’identité du mécène de Naranjo.) Arosemana céda devant l’ultimatum, et renvoya même, à la demande du nouveau cabinet qu’on lui avait imposé, les délégations diplomatiques tchèques et polonaises. […]

Le 11 juillet 1963, des chars et des soldats assiégèrent le palais présidentiel de Quito et Arosemana fut remplacé par une Junte. La première mesure du nouveau régime fut d’interdire le communisme. Les « communistes » et autre éléments « d’extrême gauche » furent arrêtés et emprisonnés ; pour faciliter cette opération, la CIA communiqua les données de sa Subversive Control Watch List. (Selon la procédure en vigueur dans la plupart des bureaux de l’Agence, ces listes indiquaient non seulement l’identité des suspects, mais aussi les noms et adresses de leurs familles, de leurs amis et des endroits qu’il fréquentaient – en un mot, tout ce qui pouvait servir à le retrouver en temps voulu.)

Les libertés civiques furent suspendues ; les élections de 1964, annulées. Là non plus, rien d’inhabituel pour l’Amérique latine.

 

William Blum, Les Guerres scélérates, Les Interventions de l’armée américaine et de la CIA depuis 1945, Parangon, Paris, 2004.
ISBN 2-8419-116-5

Posted: septembre 2nd, 2013
Categories: Agee, Amérique Latine, CIA, Equateur, Realipolitik
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