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Prospect for America_La communauté inter-américaine

Également importante, l’autre grande région dont les États-Unis sont une partie – l’hémisphère occidentale dont le Canada et l’Amérique Latine forment, avec nous mêmes, les principaux composants.

Le Canada est actuellement une sorte d’articulation entre les deux systèmes régionaux. Sa position dans l’Atlantique Nord et au sein du Commonwealth le lie avec la Grande-Bretagne et au delà avec le continent européen.

Le partage d’intérêts et d’idéaux avec les États-Unis conduisent à une relation bien plus intime que si elle était basée sur plus de proximité physique. Une longue histoire d’échanges amicaux et l’exemple de la frontière non gardée sont les illustrations d’un lien d’un genre unique. Cette idée est renforcée par les considérations stratégiques à une époque où le chemin le plus probable pour lancer une attaque sur ce continent est de passer par les airs, au dessus du pôle. Le fait qu’il y ai eu des difficultés économiques entre les États-Unis et le Canada au cours des récentes années, accentue le besoin étroit de collaboration sur tous les sujets communs. Cela doit être un vrai souci pour les intérêts d’un voisin qui a ses propres aspirations et a déjà soutenu sa pleine part de responsabilité des charges du monde.

Le problème d’une communauté construite et représenté par vingt pays au sud des États-Unis est plus complexe. Leur importance ne peut pas être ignorée. Il y a là une population déjà plus nombreuse que la population des États-Unis et qui s’accroît plus rapidement. Il y a également un marché d’échange approximativement égal à celui avec l’Europe. Il y a là des ressources naturelles qui offrent d’énormes possibilités de développement.

Les pays d’Amérique centrale et du sud assurent un champ d’action constructif où les prétentions des États-Unis à la conduite du monde peuvent être bien jugées. La stratégie soviétique place la dissolution de la communauté atlantique en premier sur son agenda politique, là n’est pas la question, mais cela semble plus difficile pour séparer les États-Unis d’avec leurs voisins latino-américains.

À la différence de l’Europe et même de l’Asie, nos opportunités, au vu de l’hémisphère ouest, n’ont pas provoqué l’intérêt des américains. Trop souvent, les relations latino-américaines ont été manipulées discrètement jusqu’à ce que certains incidents ou crises forcent l’attention.

Cela n’a pas toujours été le cas. La doctrine Monroe était l’acte d’un grand « homme d’état créatif » qui devait avoir dépassé l’étape d’une préoccupation continue et grandissante des États-Unis concernant cette zone. En soulevant des remparts contre les entreprises coloniales dans le sud continent, l’homme politique américain établissait le modèle durable de nos intérêts et de notre implication. Au XIXe siècle, il isola la vaste zone inter-américaine contre ce type d’intrusion qui, en cette période, fit de l’Afrique un patchwork impérialiste et il maintint le champ libre pour le développement, aux Amériques, de nations indépendantes se gouvernant elles-mêmes. Au même moment, sans doute mieux construite qu’il ne le pensait, il devait établir une triple relation Amérique Latine – États-Unis – Europe. Le soutien britannique à la déclaration de Monroe trouva un écho en 1941-45, lorsque tous les pays d’Amérique centrale et du sud déclarèrent la guerre à l’Allemagne hitlérienne.

L’organisation des États d’Amérique est le plus vieux groupe régional établi dans le monde moderne. Il représente un exemple valable de la manière dont les systèmes de maintien de la paix se tiennent prêts, comme sous structure de base, à être le dernier recours pour les Nations-Unies. La place des États-Unis à l’intérieur de l’OAS met notre politique et notre diplomatie à l’épreuve en agissant vigoureusement avec la connaissance intime des mouvements complexes et des personnalités changeantes, bien que maintenant le respect de l’indépendance requière un système d’auto-gouvernance.

Les États-Unis doivent s’employer à créer un ordre économique et politique viable pour que le continent sud rencontre les changements rapides qui lui sont clairement nécessaires, et pour un système économique sans interruption d’expansion.

Les États-Unis doivent être prêts à offrir une large contribution, soutenue et correctement planifiée. Une telle contribution, pour ainsi dire sans contre-partie, peut seulement s’accomplir sur la base d’efforts organisés et effectifs de l’Amérique Latine elle-même. Si nous avons, de notre côté, le besoin de plus d’actions constructives, il est nécessaire de dire que les leaders des pays d’Amérique du sud ont la charge des besoins auxquels ils font face. Dans un autre rapport de ce document, Politique économique étrangère pour le XXe siècle, le comité encourage les étapes vers un marché commun en Amérique Latine ; les procédures exploitables pour modérer les fluctuations extrêmes des prix des produits de base ; les moyens pour la promotion coopérative d’une croissance économique générale et le développement ; l’établissement d’une Union Inter-Américaine de paiement ; et les étapes vers une meilleure coopération dans les domaines sociaux, de l’éducation, du logement à moindre coût, de la santé et de l’assistance technique.

Ces objectifs, décrit en détails dans cet autre rapport, le comité les considère comme des pré-requis de base pour le développement d’une pleine communauté d’intérêts et pour le bien être général dans l’hémisphère. L’organisation d’une banque inter-américaine de développement est une étape importante en amont, mais nous encourageons encore une fois la considération attentive de toute la gamme de recommandations.

De plus, les États-Unis devraient avoir un intérêt systématique dans les décisions régionales parmi les états d’Amérique centrale pour des actions communes dans les affaires économiques, éducatives, sanitaires et autres. Néanmoins, même si ces objectifs étaient tous atteint, la tache de cette hémisphère ne serait pas accomplie.

Au delà de tout ce que l’homme d’état et l’économiste peuvent accomplir, il doit y avoir un effort de l’intelligence et de l’esprit pour comprendre ce qui persiste dans les profondeurs de cette zone complexe, pour trier les éléments qui créent un dénominateur commun entre autant d’efforts nationaux disparates et pour bâtir le futur sur cette base. L’Amérique Latine est passée par une période d’intense activité culturelle. À travers l’échange d’enseignements, de scientifiques et de figures de la littérature, nous voyons à l’évidence un intérêt pour les choses qui peuvent porter l’ensemble de la civilisation d’Amérique Latine à un niveau d’unité et de conscience de soi.

Les États-Unis ne peuvent pas espérer jouer, dans la vie du continent, le rôle que leur position peut justifier et que d’ailleurs celle-ci et leur bien-être requièrent, à moins que cela les mettent en accord avec les mouvements politiques et culturels. L’Amérique Latine, malgré quelques échecs et détours, semble d’accord pour se construire au sein de nouvelles formes d’organisations régionales, internationales et ses leaders désirent que les nord-américains les pensent avec eux. Une vraie entente est nécessaire. Cette sorte d’entente n’est pas possible sans efforts, elle ne peut être soutenue sans attention, mais dans l’analyse finale elle n’est peut être pas moins importante que le soutien économique.

 

Rockefeller Brother Fund, Prospect for America, The Rockefeller panel report, Doubleday & Cie, New York, 1961

Équateur 1960 – 1963. Subversion, travaux pratiques

[…] L’Équateur, un pays minuscule, constituait dans les années soixante (et demeure à ce jour) un exemple classique de république bananière sous développée. Dans ce pays, l’un des plus pauvres de l’Amérique du Sud, 1 % de la population touchait des revenus comparables à ceux des classes privilégiées aux États-Unis, tandis que  les deux-tiers des foyers gagnaient environ 10 dollars par mois. Ces derniers étaient tout simplement exclus de l’économie monétaire, du système social et de la vie nationale – rien d’extraordinaire, en somme, dans le contexte de l’Amérique latine.

En septembre 1960, José Maria Ibarra prit la tête du gouvernement équatorien. Il venait de remporter une victoire électorale décisive, sur une plate-forme libérale-populaire des plus vagues, conçue pour plaire à tous. Ibarra n’était pas un nouveau Castro ; il n’était même pas socialiste. Il s’attira néanmoins les foudres du département d’État américain et de la CIA par son opposition tenace aux deux priorités que Washington tentait de lui imposer : la rupture des relations avec Cuba, et la prise de mesures autoritaires contre les communistes et l’extrême gauche.

Au cours des trois années suivantes, la CIA poursuivit méthodiquement ces deux objectifs. Les techniques énumérées ci-dessous, qui ont été rapportées par Philip Agee, un officier de la CIA stationné en Équateur à cette époque, pourraient constituer un véritable manuel de subversion clandestine. De l’extrême gauche à l’extrême droite, quasi toutes les principales organisations politiques furent infiltrées, souvent au plus haut niveau. On infiltrait la gauche pour détourner les jeunes radicaux de Cuba et de l’antiaméricanisme ; on manipulait la droite pour qu’elle entreprenne et coordonne des activités jugées prioritaires par la CIA. Il arrivait également que la CIA crée de nouvelles organisations, lorsque celles qui existaient ne convenaient pas à ses besoins.

De nouveaux « groupes citoyens » apparaissaient, parrainés par des personnalités connues ; ils pouvaient, par exemple, placer dans la presse nationale une série de communiqués dénonçant l’infiltration du gouvernement par l’extrême gauche et exigeant la rupture avec Cuba. Autre possibilité : une de leurs figures de proue prononçait un discours rédigé par la CIA, puis un rédacteur en chef ou un éditorialiste connu, également salarié par l’Agence, en faisait l’éloge. […] La classe ouvrière faisait l’objet de toutes les attentions. Une pléiade d’organisations syndicales, dont certaines n’existaient que sur le papier, furent créées, modifiées, associées, liquidées et ressuscitées dans le cadre d’un effort frénétique pour concurrencer les véritables syndicats de gauche et s’approprier leur pouvoir au niveau national. Les dirigeants syndicaux recevaient des invitations, tous frais payés, pour assister à des formations organisées en Équateur ou aux Etats-Unis, où la CIA leurs expliquait les dangers du communisme pour le mouvement syndical et repérait des recrues potentielles.

… des « conférences internationales » réunissaient les organisations équatoriennes et d’autres faux syndicats, instaurés par la CIA dans d’autres pays, sans qu’aucun des participants ne sache à qui ou à quoi il avait réellement affaire.

En Équateur, comme dans le reste de l’Amérique latine, l’Agence glissait de faux reportages, destinés à discréditer les communistes, dans des journaux coopératifs. Ces articles faisaient systématiquement l’objet d’une vaste diffusion, par l’intermédiaire des autres bureaux de la CIA en Amérique latine, des agences de presse et des radios contrôlées par la CIA, des pigistes payés pour disséminer les canulars, et enfin des autres médias, dont des journaux américains, qui reprenaient innocemment les informations les plus intéressantes. D’invraisemblables textes de propagande et de désinformation anti-communistes rédigés par la CIA apparaissaient également dans les journaux d’Amérique latine sous la guise d’éditoriaux anonymes.

Dans tous les services et à tous les échelons du gouvernement, des fonctionnaires équatoriens, motivés par l’appât du gain ou par l’ambition personnelle, collaboraient avec la CIA. À une époque, la CIA put s’enorgueillir de compter parmi ses informateurs le numéro deux et le numéro trois du gouvernement. […]

Le ministre des Postes, ainsi que certains de ses employés, tous salariés par la CIA, envoyaient régulièrement à l’Agence le courrier en provenance de Cuba et du bloc soviétique, afin qu’elle puisse l’inspecter à loisir. De même, les fonctionnaires de la douane et le responsable du service d’immigration communiquaient à la CIA le registre des allées et venues entre l’Équateur et Cuba. Lorsqu’un sujet particulièrement approprié revenait d’un voyage à Cuba, on le fouillait à sa descente de l’avion, pour « trouver » sur lui des documents préparés par la CIA. Ces documents qui feraient l’objet d’une intense couverture médiatique, pouvaient contenir des instructions sur ‘les moyens d’intensifier la haine entre les classes », ou d’autres provocations destinées à créer des divisions au sein du parti communiste. Ils confirmaient généralement les peurs du public quant à d’éventuels projets de mainmise cubaine ou soviétique sur l’Équateur ; ils pouvaient également compromettre des personnalités de gauche prises en grippe par la CIA. Des « révélations » du même genre , orchestrées par la CIA dans d’autres pays d’Amérique latine, étaient médiatisées en Équateur pour avertir le public qu’il courait les même s dangers.

En finançant des groupes conservateurs, dans le cadre d’une campagne quasi-religieuse contre Cuba et l’« athéisme-communiste », l’Agence contribua à éroder sérieusement le soutien de Velasco parmi les plus pauvres (en majorité des Indiens), qui avaient massivement voté pour le président, mais dont l’engagement religieux passait avant tout. Et si la CIA désirait connaître les réactions du président à cette campagne, elle n’avait qu’à se tourner vers son médecin personnel, le docteur Felipe Ovalle, qui se faisait un plaisir de décrire les tensions subies par son patient.

Les agents de la CIA bombardaient des églises et des organisations de droite et s’arrangeaient pour faire accuser des groupes de gauche. Ils s’infiltraient dans les manifestations de gauche, brandissaient des banderoles et scandaient des slogans antimilitaristes extrêmement provocants, destinés à irriter l’armée et à précipiter la chute du gouvernement.

L’Agence ne réussit pas toujours à garder les mains propres. Le 19 mars 1960, pendant la campagne électorale, deux colonels, principaux intermédiaires de la CIA au sein de la police nationale équatorienne, organisèrent une émeute pour perturber une manifestation de soutien à Velasco. L’officier de la CIA Bob Weatherfax dirigea l’intervention de la police, à la suite de laquelle cinq partisans de Velasco furent tués et de nombreux autres blessés. […]

L’armée passa finalement à l’action en novembre 1961. Velasco, forcé de démissionner, fut remplacé par son vice-président Carlos Julio Arosemana. Deux candidats rivalisaient pour le poste de vice-président. L’un, président du Sénat, était un agent de la CIA. L’autre, recteur de l’Université centrale, était un politique modéré. Le jour où le Congrès devait se réunir pour faire son choix, un encart dans un quotidien du matin annonça que le parti communiste et une organisation de jeunes de gauche apportaient leur soutien à la candidature du recteur. L’encart avait été placé par un éditorialiste du journal à la solde du bureau de la CIA de Quito. Les démentis arrivèrent trop tard pour sauver le recteur : l’agent de la CIA l’emporta. Son salaire mensuel au sein de l’Agence passa de 700 à 1000 dollars.

La CIA s’aperçut rapidement qu’Arosemana ne lui convenait pas mieux que Velasco. Elle poursuivit l’ensemble de ses opérations, en particulier la campagne pour une rupture des relations avec Cuba à laquelle Arosemana était radicalement opposé. L’impasse se prolongea jusqu’en mars 1962, date à laquelle une garnison militaire, commandée par le colonel Aurelio Naranjo, laissa 72 heures à Arosemana pour rompre avec les Cubains et renvoyer son ministre du travail, un homme de gauche. (Inutile de préciser l’identité du mécène de Naranjo.) Arosemana céda devant l’ultimatum, et renvoya même, à la demande du nouveau cabinet qu’on lui avait imposé, les délégations diplomatiques tchèques et polonaises. […]

Le 11 juillet 1963, des chars et des soldats assiégèrent le palais présidentiel de Quito et Arosemana fut remplacé par une Junte. La première mesure du nouveau régime fut d’interdire le communisme. Les « communistes » et autre éléments « d’extrême gauche » furent arrêtés et emprisonnés ; pour faciliter cette opération, la CIA communiqua les données de sa Subversive Control Watch List. (Selon la procédure en vigueur dans la plupart des bureaux de l’Agence, ces listes indiquaient non seulement l’identité des suspects, mais aussi les noms et adresses de leurs familles, de leurs amis et des endroits qu’il fréquentaient – en un mot, tout ce qui pouvait servir à le retrouver en temps voulu.)

Les libertés civiques furent suspendues ; les élections de 1964, annulées. Là non plus, rien d’inhabituel pour l’Amérique latine.

 

William Blum, Les Guerres scélérates, Les Interventions de l’armée américaine et de la CIA depuis 1945, Parangon, Paris, 2004.
ISBN 2-8419-116-5

Posted: septembre 2nd, 2013
Categories: Agee, Amérique Latine, CIA, Equateur, Realipolitik
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Good Old Modern, Ch. 19 – Le mouvement des dames

La fin de la guerre en Europe ne devait pas achever le rapport officiel de Rockefeller avec l’Amérique Latine ou avec l’exportation de l’art américain. En 1944, il devint Secrétaire d’État Assistant aux Affaires Latino-Américaines, une position qu’il n’occupa que pendant un an. Il fut de retour à New York en 1946 et à nouveau Président du Musée, un poste qu’il occupa jusqu’en 1953. Durant une partie de cette période, il servit aussi comme Président du Conseil Consultatif pour le Développement International du Programme Truman, connu comme le « 4ème point » pour l’assistance économique « aux zones sous-développées » à travers le monde. En 1953 il devint Sous-Secrétaire du Département de la santé, de l’éducation et de l’assistance sociale, mais, avant de quitter New York pour ce très temporaire poste (il démissionna en 1954), il avait persuadé (si l’on peut dire) le Rockefeller Brother Fund de faire une allocation de cinq ans au musée pour ce qui était formellement appelé le programme international des expositions itinérantes. L’idée, derrière un tel programme, était de faire savoir, particulièrement en Europe, que l’Amérique n’était pas le marécage culturel que la Russie essayait de faire croire durant cette période tendue appelée « la guerre froide ». Les tentatives du Département d’État américain. d’exporter nos arts pour des expositions avaient été largement avortées par des membres dissidents du congrès comme nous l’avons noté, qui ne pouvaient souffrir aucun art plus sophistiqué que les couvertures du Saturday Evening Post.

Ce fut avec cet « ukase » des administrateurs et l’encouragement financier du Fonds que McCray –  qui avait quitté le musée pour un an en 1951 afin de travailler à Paris à la section des expositions du Plan Marshall – déplaça la dimension des expositions itinérantes d’une circulation nationale à une autre principalement étrangère. Maintenant, le musée avait et était ravi d’avoir le monde entier (ou tout du moins celui hors du rideau de fer) dans lequel faire du prosélytisme – encore que, à cette époque, la religion exportable était du pays plutôt que ce qu’avait été par le passé son message primaire, la foi importable de l’Europe. Dans les premières années du programme international, McCray embarqua vingt-cinq expositions, vingt-deux d’entre elles représentaient « les aspects divers de l’art moderne américain ». Les trois autres étaient « dédiées aux arts des autres pays » et circulaient aux États-Unis. À travers l’Europe, le Canada, l’Amérique Latine et effectivement le Japon ont voyagé des expositions de Peintres et Sculpteurs modernes américains, de Gratte-ciel, d’architecture post-guerre, d’affiches, de photographies et, aux États-Unis, sont venues Le mouvement moderne en Italie : Architecture et design, et l’Architecture du Japon. Ce n’était qu’un début. Le musée a également acheté à la Grand Central Galeries, le Pavillon américain de la Biennale de Venise, pavillon qui avait été construit en 1929 pour les expositions de la Grand Central Galeries, alors qu’elle était encore une galerie coopérative d’artistes. Après la guerre, le pavillon fut rendu disponible pour le musée et les expositions envoyées là-bas étaient sélectionnées par Barr, Sweeney et Dorothy Miller. Le gouvernement fédéral (ce qui veut dire le Département d’État) n’était pas intéressé par la prise en charge du pavillon et fut insensible au fait qu’il s’agissait du seul pavillon de la Biennale qui n’était pas la propriété de sa nation. L’équipe internationale et les administrateurs du musée furent choqués que l’Amérique ne soit pas représentée à cette si prestigieuse, si intensément politique, exposition internationale d’art où tous les pays européens et la Russie propageaient leurs courants culturels, alors que l’Amérique restait, pour ainsi dire, à la maison et suçait son pouce. À ce moment-là, il parut primordial que les États-Unis soient représentés à la Biennale par ses institutions artistiques les plus sophistiquées, et il n’y avait aucun doute pour personne que le musée était parmi elles. De 1954 à 1962, sans aide gouvernementale, le musée se fit seul responsable pour les expositions d’artistes américains distingués à Venise.

Le pavillon n’était pas une occasion, le musée l’avait découvert depuis longtemps. Cela devint vite une charge que le musée était dans l’incapacité ou peu disposé à soutenir et, bien qu’il le possède toujours, les expositions présentées ces dernières années ont été le fait de la Collection Nationale des Beaux Arts, l’une des nombreuses branches de la Smithonian Institution.

En 1956, le programme international adopta une nouvelle forme, une nouvelle structure financière, une nouvelle entité et un nouveau nom. Eliza Parkinson, à cette époque administratrice pendant quelques années, pensait que le musée devait pouvoir être plus en mesure de trouver un appui pour le programme international de la même manière que le Metropolitan Opera trouva un patronage à travers son conseil national. Rockefeller et René D’Harnoncourt travaillèrent à établir un plan avec deux axes, et demandèrent à Blanchette de le mettre en route. Le premier axe était que le programme international du musée ne devait pas être seulement supporté par le musée, pas seulement par les New Yorkais, pas seulement par des fondations, mais aussi par des hommes et des femmes intéressés par les arts partout en Amérique – pas beaucoup d’entre eux, pensez vous, mais ils sont relativement assez qui peuvent avoir les moyens de donner 1000,00 dollars par an pour être membre du conseil. Ils devaient être soigneusement choisis et individuellement sollicités. Ce ne devait pas être une charité de masse ; à travers cela était construit un appel « snob » de base (bien que cela ne se soit pas appelé ainsi) qui combinait exclusivement, avec une bienfaisance culturelle, un des aspects du parrainage artistique qui est la caractéristique de notre époque – mais pas plus de la nôtre que de toutes autres époques. Enfin, en plus de cela, il y a l’ingrédient du patriotisme : si le gouvernement fédéral ne veut pas supporter un programme pour parler d’art au monde, c’est notre devoir de le faire en tant que citoyens concernés.

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Le conseil international avait moins de trois ans lorsque Burden partit pour Bruxelles et que Blanchette Rockefeller prit sa place comme Président du musée. Cependant, alors que les expositions du conseil étaient marquées de succès, le plus notable étant celui de l’exposition The New American Painting qui avait été montrée dans huit pays européens en 1958-59, il y avait des frictions dans le palais.

The New American Painting qui aurait pu être une répétition pour la vaste exposition de l’école de New York que le Metropolitan Museum présenta douze ans plus tard pour son centenaire, fut assemblée par Dorothy Miller, selon D’Harnoncourt, “à la requête d’institutions européennes d’avoir une exposition dédiée spécifiquement à l’Expressionnisme Abstrait en Amérique ». En Europe, des choses étaient connues de ces peintres, pour beaucoup des New Yorkais, car ils avaient été inclus dans les exportations antérieures du programme international du musée, et l’appétit avait été aiguisé un peu plus.

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Good Old Modern, An Intimate Portrait of the Museum of Modern Art, Atheneum Ed. New York, 1973.
Library of Congress catalog card number 72-94247
ISBN 0-689-10548-7

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Good Old Modern, Ch. 14 – Un géant modéré

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D’Harnoncourt devint légalement un citoyen en 1939 et, cette même année, il réalisa une grande exposition sur les indiens d’Amérique à l’exposition universelle de San Francisco. Au delà de cela, une exposition bien plus impressionnante s’est développée pour le Musée d’Art Moderne. Elle était partiellement payée par les agences gouvernementales, ce fut le premier acte officiel de D’Harnoncourt pour le musée. Deux mois avant que l’exposition ne soit installée, il présenta aux administrateurs, des modèles, à l’échelle de trois étages du musée avec chaque objet à sa place. D’Harnoncourt aimait travailler ainsi et aussi longtemps qu’il fit les accrochages pour le musée, ce qui fut le cas pendant de nombreuses années, il les organisa toujours complètement avec des dessins à l’échelle, avec tous les éléments là où ils devaient être situés, les lumières prévues précisément, les fonds peints dans leurs couleurs finales.

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A New York, l’exposition des Arts Indiens des États-Unis fit immédiatement une réputation à D’Harnoncourt de maître de l’accrochage. Cela avait pris deux ans à D’Harnoncourt pour assembler l’exposition d’art indien pour le musée et pour préparer, avec Frédéric H. Douglas, un catalogue compréhensible, avec beaucoup d’illustrations, qui était à la fois un guide de l’exposition et un livre théorique sur le sujet. Il appela cela « une image représentative de l’art indien aux États-Unis ». Nelson Rockefeller fut impressionné par le succès de l’exposition de la même façon qu’il avait été impressionné par le caractère de l’homme et, en 1943, il invita D’Harnoncourt à se joindre à l’équipe du Bureau des Affaires Inter-Américaines comme directeur de sa section artistique.

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Officiellement, D’Harnoncourt devint attaché à l’équipe du musée en 1944 avec le curieux titre de Vice-Président en charge des activités étrangères et Directeur du Département de l’Artisanat. Il arriva dans les bureaux du 50ème étage de la 53ème rue au moment où Barr était dans les limbes et où l’équipe était en plein marasme. Il connut bien Monroe Wheeler grâce à cela ; ils travaillèrent ensemble sur des projets pour le Bureau du Coordinateur, lequel, comme nous l’avons noté, avait de nombreux contrats avec le musée pour des expositions, des films et des publications. Il connut aussi bien Barr, et avait une profonde admiration pour lui, admiration qui était couplée à une affection sincère. Il semble y avoir peu de doute que Rockefeller qui, sans plus de difficultés, persuada Stephen Clark d’embaucher D’Harnoncourt dans l’équipe du musée, avait dans l’idée qu’après une période d’essai il deviendrait le Directeur du musée. « Nelson décida très tôt au cours de son amitié avec René », dit Wheeler, « qu’il cherchait à le faire Directeur du Musée, mais René n’était pas un homme de l’art moderne ». L’un des administrateurs expliqua que «  cela fut très intelligemment fait, Nelson le fit venir juste pour qu’il soit dans les alentours et donner un sens au poste et ainsi faire que l’équipe finisse par le connaître ».

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Pendant plusieurs années après que Barr fut écarté, le musée fut ostensiblement managé par un comité d’administrateurs avec les différentes têtes des départements qui faisaient leurs rapports à un membre désigné du conseil. Ce ne fut pas plus une façon ordonnée qu’une façon réussie de maintenir les ambitions et les tempéraments de l’équipe et, en 1946, la gestion du musée fut centralisée dans ce qui fut appelé le comité de coordination, duquel D’Harnoncourt fut nommé Président par Rockefeller qui reprenait la présidence du conseil d’administration cette année-là. Le comité était constitué de D’Harnoncourt, Wheeler, Barr, Abbott et Ione Ulrich qui avait succédé à Frances Hawkins en tant que secrétaire du musée. « Nous nous réunissions tous les mercredis matin », rappela Wheeler «  et toutes les politiques étaient discutées ici. René était Président (je pense avoir été Vice-Président ; je me rappelle avoir présidé certaines réunions) et après quelques années, il était en tout cas aux commandes et il s’avéra lui-même sympathique dans tous les sens – à tout ce que nous cherchions à faire – et c’était ce comité, à mon instigation, qui recommanda aux administrateurs qu’il devienne Directeur. Bien sûr c’était déjà depuis longtemps dans l’esprit de Nelson ».

(…)

Un nouveau membre rejoignit l’équipe du musée lorsque Elodie Courter décida de ne pas revenir après avoir eu un fils. Porter McCray, qui avait travaillé avec D’Harnoncourt et Rockefeller au Bureau du Coordinateur et plus tard comme Directeur du Bureau des Affaires Inter-Américaines de la National Gallery à Washington, lui succéda comme Directeur des expositions itinérantes. McCray avait été formé comme architecte à Yale (où il avait été l’un des instruments au démarrage d’un club d’art moderne) et il arriva dans l’entourage de Rockefeller grâce à l’architecte de celui-ci, Wallace Harrison, qui avait connu McCray à Yale et l’avait invité à rejoindre le Bureau du Coordinateur.

 

Good Old Modern, An Intimate Portrait of the Museum of Modern Art, Atheneum Ed. New York, 1973.
Library of Congress catalog card number 72-94247
ISBN 0-689-10548-7

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