Introduction

I learned my politics at Museum of Modern Art.
- Nelson Rockefeller -

En septembre 2003, la télévision française diffusait un documentaire intitulé Enquête sur l’Opération Condor 1. Martin Almada, avocat paraguayen, avait alors enquêté durant plusieurs années sur les événements qui eurent lieux sous la dictature Pinochet, notamment la disparition de personnalités politiques, d’intellectuels, d’opposants et de simples citoyens. Cette diffusion, coïncidait alors avec le 30e anniversaire de la prise de la Moneda et la chute du gouvernement démocrate de Salvador Allende, le 11 septembre 1973.
Au même moment, aux États-Unis, le National Security Archives déclassifiait la troisième tranche des archives de la CIA et du Département d’État sur le Chili. Le déclassement de ces archives permis alors de confirmer l’activité d’ingérence des États-Unis dans les affaires chiliennes et le rôle très actif du gouvernement américain dans la chute de Salvador Allende, la mise en place du régime Pinochet et celle du plan Condor 2.
Ces activités au Chili participaient à l’avènement d’une nouvelle politique étrangère américaine qui s’était progressivement mise en place depuis la seconde guerre mondiale.

Quelques semaines avant la diffusion de ce documentaire, je terminais la lecture du livre de Serge Guilbaut, Comment New York vola l’idée d’art moderne. En s’appuyant sur une analyse contestable d’un certain nombre de faits, d’événements, d’écrits et d’œuvres, Serge Guilbaut explique notamment que « l’avant-garde réussit à s’imposer parce que son travail et l’idéologie qui la sous-tendait, distillés dans les écrits des peintres comme dans leur imagerie, coïncidèrent assez précisément avec l’idéologie qui vint à dominer la vie politique après les élections présidentielles américaines de 1948 3». L’emergence et la réussite de cette nouvelle scène artistique ne serait donc pas, d’après-lui4, uniquement le fruit d’une révolution esthétique propre à chacun des artistes, mais aussi celui d’un support économique et idéologique. À la fin de son ouvrage, Serge Guilbaut évoque brièvement le rôle de certaines agences gouvernementales (telle que la CIA) dans la promotion de cette nouvelle avant-garde américaine et des artistes qui la représente (Rothko, Motherwell, De Kooning, Pollock…) durant les premières années de la guerre froide. Influencés par une lecture marxiste de l’histoire de l’art, Serge Guilbaut mais aussi d’autres historiens de l’art et critiques qui ont étudiés ce sujet comme Eva Cockcroft ou David et Cécile Shapiro, envisageaient cette situation non pas comme une concordance, une coïncidence, mais comme une réelle collusion qu’ils traduisirent notamment par l’analogie rhétorique de l’Expressionisme Abstrait avec la politique américaine de guerre froide.
Les années 1980-1990 ont vu ressurgir cette question, certains historiens de l’art tel que Claude Cernuschi proposant une autre lecture et réfutant la thèse d’une collusion, notamment en raison de l’aspect schizophrénique que cette thèse suppose.

Mais la temporalité de ces deux récits –  d’un côté l’histoire d’un mouvement artistique et de son succès notamment médiatique, de l’autre l’histoire de l’American way of life et sa promotion à travers la politique étrangère américaine – la concordance et les similitudes dans les modes de promotion, l’importance prise par certaines systèmes de communication et d’information dans l’écriture de ces récits, m’ont conduit à interroger les relations qui pouvaient exister entre ces deux formes d’histoire et entre ceux qui l’écrivent.
Peut-il y avoir des stratégies communes ? Au-delà de cela, s’il y a concordance idéologique comme le suggère Serge Guilbaut, ne s’agit-il pas plutôt d’une projection de l’un sur l’autre, projection du politique sur l’art, la vision forcée d’une dimension qui n’existe pas ?
Mais surtout, de ces concordances et contradictions historiques, me semble émerger la question du passage de l’art et de la société dans la post-modernité ? Les effets politiques attendus par les différents gouvernements qui ont finalement soutenus l’Expressionisme Abstrait n’ont-ils pas été dépassés par la valeur psychologique voir déconstructiviste des œuvres de ces artistes et sa concordance avec un mouvement  transversal visant à dépasser les concepts de nation, de libéralisme et de liberté ? En réalité, cela n’a-t-il pas plutôt à voir avec une post-modernité de ce que Michael Hardt et Antoni Negri décrirons comme l’Empire ?

Souhaitant rendre visible ces interrogations, j’ai commencé à envisager la réalisation d’une installation dans laquelle ces deux parties de l’histoire se confronteraient de manière critique. Il m’est alors très vite apparu nécessaire de faire l’effort d’une compréhension historique plus large afin de mieux appréhender les champs historiques en question. J’ai donc estimé nécessaire d’entamer une réelle démarche de recherche et d’écriture sur ces deux aspects de l’histoire, ceci me permettant à la fois de résoudre un certain nombre de problèmes inhérents à la réalisation plastique et d’appuyer les questions abordées sur des faits concrets, des personnages précis, des temporalités particulières, gardant ainsi à l’esprit la théorie critique de l’histoire selon Walter Benjamin.

Il ne s’agit donc pas seulement de réaliser une œuvre plastique qui pose un certain nombre de questions sur l’histoire de l’art ; il s’agit aussi de documenter une démarche et d’apporter, par l’écrit et par tout autre moyen, un regard critique sur ces questions. Cette double manière du récit et de l’œuvre plastique permet de recontextualiser une production donnée dans son histoire et dans ses effets esthétiques, éthiques et politiques en l’appuyant sur deux aspects fondamentaux d’une recherche critique : la théorie et la praxis.

Notes:
1. Enquête sur l’opération Condor, Martin Almada, diffusée en septembre 2003 sur la 5ème dans l’émission hebdomadaire « Les repères de l’histoire »
2. Condor : un réseau qui relie entre elles plusieurs dictatures sud-américaines soutenues par les États-Unis. Conçue et mise en place en 1975 par le général Contreras, chef de la Dina, les services secrets chiliens, l’opération Condor a pour but l’échange d’informations, de méthodes de répression et de prisonniers. Objectif final : contrer l’opposition politique qui se manifeste un peu trop au goût des régimes dictatoriaux latino-américains.
3. Serge Guilbaut, Comment New York vola l’idée d’art moderne, éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1996, Introduction : Expressionnisme abstrait, liberté et guerre froide, pages 11 et 12.
4. Serge Guibault mais aussi d’autres historiens d’art tel que Eva Cockroft ou Cécile et David Shapiro ayant pris ce type de position seront contredits par d’autres recherches apparues dans les années 80, leurs positions étant jugées peu objective et basées sur trop peu d’éléments. Voir Claude Cernucshi, David Craven …