Monthly Archives: mars 2013

Séverine Hubard

Depuis ses premières constructions, Des Charpentes dans les Arbres, Séverine Hubard met en jeu des méthodes de fabrication qui empruntent à des domaines aussi divers que l’archéologie (la fouille), l’architecture (le dessin et la maquette), la menuiserie, … Le tout est traversé par une grande poésie notamment dans les titres qu’elle donne à ses installations : Comodin (2012) ; Çivi Çiviyi Söker (2007) ; Pas vu pas pris (2012) ; Hyacinthe descendu de l’arbre (2010) ; Contractage (2005) ; Ecrasement Secondaire (2005) ; Transmission (2006) ; Donc et or car mais ni ou (2002).
Elle fouille, collecte, tri, assemble, reconstitue, adapte, transforme, démonte pour remonter, mettant souvent chacun de nous à l’épreuve des dérèglements formels qu’elle nous propose, n’hésitant pas à revendiquer le caractère non fonctionnelle de ses constructions.
Malgré des dimensions souvent importantes, voire monumentales, ses œuvres dégagent une certaine forme de modestie dans leurs fragilités et leurs instabilités. Ces espaces bricolés manifestent néanmoins une certaine rigueur de construction.

Jouant sur l’inversion des rapports d’échelle, elle édifie des maquettes des plus grands gratte-ciels du monde (Palatinum, 2012) en recourant à des matériaux relativement communs tout comme elle construit une sculpture monumentale (Village, 2012) à partir de cabanes dont elle étudie la fabrication. D’ailleurs, cet usage récurant du motif de la cabane (de sa forme la plus archaïque – abris sommaire ou imaginaire – à sa forme la plus complexe : le building) renvoi chacun d’entre nous à une époque ou nous avons tous rêvé de construire notre habitat. Car il s’agit bien de rêver son habitat, de l’imaginer et non de savoir le construire, le savoir faire n’étant finalement pas une condition pour la construction. Ni tout à fait sculptures, ni tout à fait architectures, ces œuvres prennent à rebours les représentations que l’on peut avoir de l’architecture soulignant une vision décalée de la réalité.

Pour la production qu’elle réalise à l’occasion de l’exposition à la Tôlerie, Sans Toit ni Loi, Séverine Hubard propose de réaliser une installation qui marque la hauteur de l’espace d’exposition, ancien garage automobile dont l’architecture repose sur une charpente métallique. Sur toute la hauteur de la Tôlerie, elle a construit le pied d’une grue à tour identique au pied qui constituent les grues de chantier. Permettant habituellement de déplacer des éléments volumineux et lourds autour et sur un bâtiment en construction, la grue de Séverine Hubard inverse de manière burlesque la relation entre l’outil qui sert à bâtir et la construction réalisée : ainsi insérée dans l’espace d’exposition, la grue serait inutilisable[foot] Cette œuvre m’évoque une sculpture réalisée par Marcel Broodthaers, Monument an X (1967) et composée d’une truelle encastrée dans le joint en ciment d’une construction de briques. Les briques semblent avoir été montée autour de la truelle lui faisant perde son utilité de construction.[/foot]. La grue semble encastré dans la Tôlerie, dans un processus inversé d’usage, entre le bâtiment et l’outil. Devenu une sorte de totem contemporain, la construction de Séverine Hubard n’en est pas moins fragile. Construit grâce à un assemblage de tasseaux, de bastings et autres bois récupérés, il perd de la rigidité habituelle des grues métalliques. Son aspect « mal-fait », laisse apparaître la spontanéité éclairée du bricoleur avec laquelle l’œuvre est réalisé. Les choix d’assemblages se font au fur et à mesure que l’artiste pioche dans son stock de matériaux, laissant une certaine place au hasard et aux coïncidences. Loin des études et des tests de résistance nécessaires habituellement pour fabriquer un objet de ce type, Sans Toit ni Loi revendique son inutilité. A l’autre bout de la Tôlerie, un nid est perché sur le crochet de levage qui pend de la grue. Ultime pied de nez à un outil conçus pour devenir inutile.

 

Pour aller plus loin …

Simon Boudvin

Qu’il explore des galeries souterraines ou qu’il arpente les rues de nos villes à la recherche d’espaces en déshérence, Simon Boudvin dresse son inventaire des formes déchues, devenues encombrantes, inadaptées, dans une visite du « form after function [foot] Il semble que l’auteur de cette expression soit le sculpteur américain Horatio Greenough dont les écrits furent longtemps oubliés et redécouverts dans les années 1930. Cette expression fut réutilisée par l’architecte américain Louis Sullivan dans un article publié en 1896, The Tall Office Building Artistically Considered. Ce principe de la forme d’un objet ou d’un bâtiment qui doit être basé sur sa fonction sera un principe associé au modernisme.[/foot]». Cet inventaire, il l’applique, notamment, tant à des objets qu’à la ville moderne et contemporaine. Parmi d’autres méthodes, il utilise celle de l’anastylose, technique d’archéologue qui consiste à reconstruire un monument en ruine en étudiant les éléments restants. L’artiste pose la question de notre héritage, question qui vient résonner d’une manière toute particulière sur les murs de la ville fonctionnelle. Que doit on faire de cet héritage que les urbanistes nous ont laissé ? Faut-il le détruire comme dans certaines villes ? Doit – on l’oublier, le dissimuler, le réhabiliter, le ré-envisager afin de le faire basculer de l’inadaptable à l’inadaptée ?

C’est aussi bien aux formes construites qu’aux cycles de déplacement, d’utilisation et de recyclage de la matière qu’il s’intéresse. « On pourrait dire d’un bâtiment, comme d’un objet, qu’il meurt quand il perd sa fonction ou quand il perd sa forme. Le matériau qui le constitue doit disparaître ou être requalifié. Selon moi, une histoire de l’architecture partant de la matière et non de la forme serait possible [foot]In Revue multitudes, 2001/3, n°46. Entretien de Caroline Soyez-Petithomme avec Simon Boudvin »[/foot]

Pour cette exposition, Simon Boudvin présente deux photographies, Pont et Fondations, datées de 2008. Ces photographies font partie d’une série plus large dans laquelle, l’artiste a photographié des éléments d’architecture et d’urbanisme dont les travaux ont été stoppé, abandonné avant que ceux-ci soient terminés et fonctionnels. Sa photographie emprunte au genre du documentaire et dresse un bref inventaire d’infrastructures délaissées, sortes de déchets monumentaux : rue, pont, fondations de bâtiment. Certaines de ces structures semblent avoir solutionné temporairement un besoin oublié depuis lors, ou encore paraissent attendre une quelconque remise en service, une réintégration dans l’activité de la ville.
Immobiles au milieu de la végétation qui a finit par les recouvrir et envahir l’espace, ces objets en rappellent d’autres plus anciens qui furent eux aussi parfois abandonnés. Mais à la différence d’un certain romantisme de la ruine évoquant une histoire ancienne, Simon Boudvin montre ce que nous fréquentons aujourd’hui mais que nous ne voyons plus. Il semble faire état d’un échec de la ville fonctionnelle à travers les squelettes de ses infrastructures (notamment de communication), laissées à l’abandon et avouant leurs impossibilités de s’adapter à notre expérience de la ville.