Présentation

De l’inadaptable à l’inadaptée ?
En 2006 / 2007, le Programme des Nations Unies pour l’Habitat publie un rapport sur l’état des villes dans le monde. Ce rapport relève que nous sommes dores et déjà entré dans un nouveau millénaire où la majorité de la population mondiale est urbanisée. Ce phénomène, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, touche la ville dans son infrastructure mais surtout les personnes qui y vivent. [En 1900 seulement un homme sur six vivait en ville.]
L’organisation des villes modernes telle que nous la connaissons, est non seulement issue d’une histoire, mais également d’une réflexion sur la ville moderne, formulée par ailleurs dans la Charte d’Athènes, aboutissement du IVème Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM) qui s’est tenu en 1933.  Après avoir repris les « constations » et les « résolutions » du congrès, Le Corbusier publia un ouvrage de référence en 1943 sous le titre La Chartes d’Athènes[La charte d’Athènes, Le Corbusier, Plon, Paris, 1943]
Ce texte définit les différents niveaux d’urbanismes de la ville, telle qu’elle fut pensée par Le Corbusier et les autres participants du congrès. Il marque le début d’une pensée fonctionnaliste de la ville. Cette notion de fonctionnel établit un rapport nécessaire entre la forme et la structure des choses. Elle permet de considérer le problème de la construction et celui de la forme comme deux aspects distincts d’un seul et même objet, unis par une simple causalité. Le principal concept sous-jacent a été la création de zones indépendantes pour les quatre fonctions identifiées par le CIAM : habiter / travailler / récréer / circuler.

L’une des conséquences du projet moderniste et de cette architecture fonctionnelle, est une forme d’internationalisation du patrimoine bâti dans le monde. Certes, des particularismes régionaux mais aussi des spécificités dans certains projets d’envergures, sont à noter. Ayant contribué à internationaliser l’architecture (c’est à dire ce qui structure en grande partie notre espace), ne peut-on considérer que les concepts qui furent développés, depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans la ville fonctionnelle, sont une première formalisation de la globalisation ? C’est la question qui semble se dégager dans les œuvres de certains artistes comme Yves Bélorgey qui a entreprit depuis quelques années une sorte d’inventaire des réalisations modernistes à travers le monde.
Ce concept de la cité, porté par les sociétés modernes, est-il adapté à l’expérience que nous avons de la ville ? Penser, à priori, un organisme architectural ou urbain en fonction d’une situation, d’une fonction, n’est – ce pas faire en sorte qu’il perde sa fonction, son usage lorsque le contexte aura changé ? Quel devenir, dans ce cas, pour ces formes construites de la ville ?

Les artistes et les architectes contemporains – infatigables voyageurs et curieux de nos villes, et plus largement du monde –  ont posés depuis lors, les bases d’une nouvelle réflexion critique compréhensible à partir de deux dimensions – l’une théorique et l’autre pratique – et proposent parfois d’imaginer d’autres possibilités à l’instar de Séverine Hubard ou Luc Deleu. Les modalités de cette nouvelle réflexion s’appuient sur un constat d’échec de la ville fonctionnelle dont l’exemple le plus criant est celui des cités nouvelles. À l’occasion d’une exposition de l’architecte et artiste Luc Deleu, Raymond Balau fait le constat à ce propos « de l’impossibilité de concevoir une ville de toutes pièces et celui que les villes existantes ne sont jamais à jour (…) [Raymond Balau, A la recherche de la ville inadaptée, Réflexions liées à l’exposition organisé dans l’espace architecture de la Cambre. www.muhka.be]
L’une des raisons en vient de l’obsession de la forme « adaptée » hérité du fonctionnalisme.

Les artistes, arpenteurs de nos rues, posent notamment la question du temps de l’expérience, et nous rapportent des récits, des images et des mythes comme au temps des premiers explorateurs. Les voyages qu’ils effectuent sont à l’image des projets qu’ils conçoivent. Luc Deleu navigue régulièrement sur les océans et a réalisé un tour du monde pour analyser l’espace orbain ; Kristina Solomoukha a traversé les États-Unis dans un road movie qui l’a conduit à la recherche des Villes dénommées « Béthune » ; Yves Bélorgey parcours le monde de Mexico à Istanbul en passant par Marseille à la recherche de ces monuments modernes ; Séverine Hubard explore les espaces ruraux comme urbains et imagine des constructions poétiques ; Simon Boudvin documente les vides de nos villes.

Cette exposition réunie 7 artistes qui tous mettent en place des réflexions différentes suivant qu’ils imaginent la ville ou qu’ils la constatent. Yves Belorgey, Simon Boudvin ou Zhenchen Liu, mettent en place des protocoles empruntant à la pratique du documentaire ou de l’archéologie, faisant de la ville fonctionnelle un objet d’histoire qui porte, dans son projet, sa propre disparition. Cette disparition, semble être établie dans le programme lui-même comme le fait remarqué Zhenchen Liu à propos de Shangaï.
Les œuvres produites révèlent un caractère inadaptable de la ville moderne. L’archéologie d’un site urbain en révèle parfois son caractère inadaptable et met en évidence les formes déchues, les reliques d’une construction dont l’inadéquation ne lui a pas permis de traverser le temps.

D’autres artistes interrogent la manière dont les habitants font l’expérience de la ville à travers une réappropriation de l’espace public dont ils ont été dépossédés. Cette réappropriation passe par le détournement d’éléments constitutifs de l’espace construit. Raphaël Zarka s’est ainsi intéressé à la pratique des skateurs, sorte de bricoleurs de l’espace, qui détournent de leurs fonctions principales les éléments urbains. À l’inverse, Kristina Solomoukha tente « de pousser au bout une logique » et met en avant l’inquiétante beauté de certaines expériences urbanistiques. Échangeurs autoroutiers, airs de repos monuments … elle montre dans quelle mesure nous pouvons être prix au piège de certains dispositifs urbains et architecturaux qui sont de « puissants outils d’affirmation du pouvoir. »

« Inadapter » la ville ?
Retournant sur lui-même ce concept de fonctionnalité de la ville, certains artistes et architectes mettent en évidence une proposition originale. Penser la ville, dès sa création, comme étant inadaptée. C’est la proposition que développe Luc Deleu depuis 1995 dans le projet de La Ville Inadaptée (D.O.S = De Onaangepaste Stad) posant les bases d’une réflexion sur le rapport entre le concept de la ville (« constant connu ») et l’expérience physique de celle-ci (« réel expérimenté »). Considérant que le modèle fonctionnaliste a conduit à une architecture de la « chirurgie urbaine » – la plupart des projets sont aujourd’hui des réalisations ayant surtout une forte valeur spéculative ou sans vraiment de rapport avec les besoins de la société – Luc Deleu ne propose pas une solution à cette problématique mais une manière de réfléchir et d’imaginer autrement. [La Ville Inadaptée / Luc Deleu, Hans Theys, édition écocart, Paris, 2001]
Répondant à cette notion, Séverine Hubard propose des installations qui interrogent la construction, réinventent les espaces qu’elles investissent en tenant compte de leurs potentiels métaphoriques.

L’exposition La Ville Inadaptée propose donc des regards divers sur ce concept de la ville et sur les transformations que celui-ci subît par la prise en compte de l’expérience que nous avons. Offrant une vision horizontale et verticale du concept de ville, les œuvres présentées ici, la font apparaître comme la scène primordiale et tragique de nos systèmes de symbolisation du monde.

Benoit Villain, Février 2013

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *