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Yves Bélorgey

Yves Bélorgey parcourt depuis une quinzaine d’années les grandes métropoles du monde et documente ses explorations par une archive photographique[foot] On peut situer Yves Bélorgey dans une tradition picturale occidentale d’après guerre qui revisite l’histoire de la peinture en y intégrant la dimension photographique. Gerhard Richter ou Yvan Salomone en sont aujourd’hui des représentants historiques.[/foot]. A partir de cette archive, il réalise, dans son atelier, des peintures et dessins de grand format prenant comme motif les différents immeubles photographiés. Les bâtiments, ainsi restitués, le sont dans leur monumentalité (le format des toiles restent toujours identiques, un carré de 2,40 x 2,40 m) ; l’artiste attire notre attention sur les qualités plastiques, tant sculpturales que picturales, de ces constructions en réalisant des peintures de grands formats dont le cadrage est entièrement occupé par le bâtiment souvent vu de ¾ afin de mettre en évidence une perspective. En faisant le lien entre deux objets artistiques distincts, le tableau et l’immeuble, il joue sur la hiérarchie des Beaux – Arts qui veut que l’architecture soit supérieure à la peinture ou à la sculpture. Son sujet lui fournit une structure et une palette, mais le peintre reste maitre de son cadrage et joue parfois sur des modifications de couleurs.

La peinture d’Yves Bélorgey  s’envisage sous une dimension politique. Par ces représentations, Il porte un regard critique sur les « œuvres » architecturales collectives qui sont ici représentées et qui sont significatives d’une standardisation issue du modernisme et de la ville fonctionnelle. Représentés dans une frontalité brutale (la façade s’approprie souvent toute la surface de la toile, l’enchainement des barres rythment, les perspectives des immeubles structurent ses tableaux.), ou dans une vertigineuse verticalité  (c’est le cas des tableaux représentant Red Road à Glasgow ou ceux du quartier Massena à Paris), ces immeubles exhibent les ruines d’un projet social révolu qui conditionne le système urbain des grandes métropoles. Marqués par une totale absence de la figure humaine, les tableaux et dessins d’Yves Bélorgey semblent néanmoins affirmer une dimension humaine et narrative très tenue. Ici ou là, on peut relever les indices d’une présence humaine : du linge qui sèche, des poubelles ou encore une chaise qu’on vient de laisser.

Proche du réalisme, ces représentations d’un certain type de paysage urbain ne cherchent pas à redoubler la photographie. La méthode de l’artiste, le traitement pictural des immeubles, empruntent au mode documentaire et marque cette nécessité propre aux sociétés modernes de documenter et d’analyser le monde.
La distance que marque la photographie par rapport à son sujet est ici inversée par la peinture même si, dans certains tableaux (Le Mirail, juillet 2002, Architectes : Candilis, Josic et Woods, Construction : 1960-1965, Bellefontaine, Toulouse-Le Mirail [foot]Dans ce tableau, Bélorgey, renverse le point de vue qu’il propose habituellement. Le spectateur, n’est plus au sol, à l’extérieur du bâtiment, portant un regard objectif sur celui-ci, mais il est dans l’architecture, au 4ème étage de l’immeuble, observant l’architecture depuis l’architecture.[/foot]), l’artiste change de point de vue sur l’architecture et inverse son protocole.
Alors que l’artiste doit respecter une certaine distance pour photographier les bâtiments, la peinture, la composition du tableau (parfois à partir de photo-montages), provoque un mouvement de rapprochement qui donne dans certaines œuvres l’illusion que l’architecture va absorber le visiteur.
La manière dont il titre ses œuvres met également en évidence cet aspect documentaire. Chacune de ses toiles reprend les informations concernant : l’architecte, la ville, la date de construction. Bélorgey procède à une sorte d’inventaire ou d’atlas des bâtiments modernistes, construisant ainsi une sorte de description qui n’est pas sans évoquer des projets tels que La Description de l’Egypte réalisée lors de la campagne de Bonaparte et à laquelle ont collaborés artistes, scientifiques, archéologues, historiens … Il observe ces immeubles comme les monuments d’un projet social déchu, comme les représentants des ruines d’une certaine époque dont l’ambition – aujourd’hui remise en question – était d’ « offrir à tout un chacun un mode d’habitation rangé et ordonné au sein d’une structure sociale [foot]Top Office et Hans Theys, La ville inadaptée, in La ville inadaptée/Luc Deleu, Hans Theys, ed. écocart, Toulouse, 2001, p61.»[/foot].

Pour aller plus loin …

Luc Deleu

Architecte et artiste belge, Luc Deleu élabore depuis la fin des années 70 des propositions plastiques, architecturales et urbanistiques qui traitent de l’espace et de sa perception et qui incitent le spectateur à réfléchir aux notions d’échelle et de perspective. Il réalise notamment une série d’interventions dans l’espace urbain, intitulées Echelles et Perspectives renversant des éléments d’infrastructures opposés à des éléments jumeaux debout, comme exemples d’un thème architectural. La dimension politique du geste de Deleu prend une importance fondamentale. Elle se situe dans une histoire de l’art et des pratiques de la ville, à l’image de celles élaborées et expérimentées par certains artistes tels que Robert Morris, Gordon Matta Clark ou encore les situationnistes [foot] Cf. Une autre ville pour une autre vie, Constant, Revue Internationale situationniste n°3, décembre 1959.[/foot].

En 1980, Deleu publie Le Manifeste orbaniste dans lequel il expose un concept d’urbanisme dont la ville est générée par ceux qui y vivent et en font l’expérience. Il pense des sociétés qui évoluent dans une sorte de chaos spatial, ce dernier devant être source de tolérance. La vision qu’il expose prend en compte une dimension mondiale et plaide pour des projets de grandes envergures garantissant ainsi une plus grande liberté à petite échelle.
Dans l’ouvrage d’Hans Theys intitulé La ville Inadaptée / Luc Deleu, il précise sa pensée : « Nous avons tout faux, dit-il. Notre urbanisme multiplie les réglementations pour les particuliers, réglant les moindres détails de leur habitation, mais par contre, il n’intervient pas pour réglementer les implantations des grandes sociétés ou pour promouvoir les espaces et infrastructures communs. »
Déjà dès ces années, Luc Deleu envisage une interaction de l’urbanisme à grande échelle qui semble nécessaire alors que la population mondiale représente 7 millions de personnes et 60% de la population devrait être urbaine d’ici 15 ans. Son projet va ainsi à l’encontre des théories contemporaines affirmant que « l’édification de (nouvelles) villes à grande échelle [foot] Top Office et Hans Theys, La ville inadaptée, in La ville inadaptée/Luc Deleu, Hans Theys, ed. écocart, Toulouse, 2001, p63. [/foot].» est impossible.

Après avoir pris ces distances avec le modernisme – qui a régit les modes de constructions et les politiques d’urbanismes de nos principales grandes villes et qui souhaitait démocratiser l’espace urbain en « offrant à tout un chacun un mode d’habitation rangé et ordonné au sein d’une structure (sociale) fondée exclusivement sur l’ordre » [foot] Top Office et Hans Theys, La ville inadaptée, in La ville inadaptée/Luc Deleu, Hans Theys, ed. écocart, Toulouse, 2001, p61[/foot] – Luc Deleu propose une réflexion sur un programme de vie innovateur dans lequel l’architecte et l’urbaniste garantissent la liberté d’habitation, à petite échelle, par la conception et la réalisation de grands équipements urbains (infrastructures, administrations, transports …), ces grands projets étant envisagés selon la notion de patrimoine.

Depuis 1995, Luc Deleu travaille, avec son bureau T.O.P. office (Turn On Planning), à La ville inadaptée, une étude urbanistique conceptuelle. Partant du constat qu’une ville est forcement inadaptée en raison de l’évolution des usages, et compte tenu de la démographie et des problèmes d’espaces qui se posent en matière d’urbanisme, Luc Deleu réfléchît à un espace urbain utilisé de façon plus polyvalente. La ville devient ainsi inadaptée par opposition à la ville fonctionnelle (qui semble plutôt inadaptable). Une ville ne doit pas être une cité idéale sortie du cerveau d’un urbaniste démiurge ; elle doit donc être réalisable dans son ensemble et inconcevable dans le détail. Deleu considère autrement le rôle politique des urbanistes qui doivent offrir des équipements publics confortables et non concevoir une politique de logement paternaliste à l’opposé des projets utopistes …
La conception de la Ville Inadaptée repose sur les éléments qui fondent la ville. Deleu replace ces éléments au centre du projet urbanistique : l’espace public (le forum) et les infrastructures. L’analyse est basée sur une étude mathématique des équipements en fonction du nombre d’habitants. Penser la ville en fonction d’un calcul mathématique permet ainsi de déterminer le nombre d’équipements en fonction du nombre d’habitants.
La répartition de ces équipements est établie d’une manière esthétique et mathématique et non fonctionnelle. Ces équipements sont pensés de manière générique afin de faciliter les changements d’usages. Comparant le rôle de l’urbaniste avec celui du compositeur, Il établit non pas des règles mais une partition, celle-ci étant plus souple et permettant les arrangements. Suite à cette étude et à la réalisation du projet DOS 95, un atlas d’étude sur les équipements urbains, Luc Deleu a cherché tout naturellement une traduction spatiale de ce projet. Après diverse propositions et maquettes il aboutit finalement à la proposition de cette ville qui s’articule notamment autour d’une colonne vertébrale, une infrastructure de transport publique : un métro aérien.
Il ne faut pas voir dans cette forme une finalité mais plutôt un moyen de vérifier des hypothèses « et de stimuler les investigations, y compris hors du champ du visible, sans omettre les ressources de l’imaginaire et du hasard [foot] Raymond Balau, A la recherche de la ville inadaptée, Réflexions liées à l’exposition organisé dans l’espace architecture de la Cambre. www.muhka.be[/foot]. »