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Kristina Solomoukha

« On ne vit pas dans un espace neutre et blanc. On ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé avec des zones claires et sombres, des différences de niveaux … »
Michel Foucault

Qu’elle réalise une exposition dont les objets « repose sur des gestes d’écriture[foot]Les objets qui parlent, Galerie Dohyanglee, Mars 2012. Exposition accompagnée d’un texte de Elfi Turpin.[/foot]» ou qu’elle construise une fontaine publique à l’aide d’éléments emblématiques d’un certain espace privé (Mind the Gap Fountain, 2008), Kristina Solomoukha entretient un rapport exigu avec l’espace. Depuis les premières pièces, son travail est notamment marqué par une interrogation quant aux environnements (sub)urbains, zones franches, architectures de béton, espaces perdues ou zones blanches pour reprendre une expression de Philippe Vasset[foot]Un livre blanc, Philippe Vasset, Fayard, Paris, 2007. Voir aussi L’atelier de géographie parallèle (avec Xavier Courteix et Xavier Bismuth) : un siteblanc.org[/foot], écrivain, qui s’intéressa à ces espaces dans un livre publié en 2007. Il est avant tout question de territoire, plus précisément de « non-lieux », ces espaces anonymes qui se définissent essentiellement par ce qu’ils ne sont pas : des endroits où l’on reste, halls de gares ou d’aéroports, échangeurs autoroutiers, aires de repos, interstices construits dans la ville ou espaces perdus et abandonnés par la ville …

C’est dans cette multitude de niveaux qu’opère l’œuvre de Kristina Solomoukha, mettant en évidence des mouvements d’accélération ou des volumes de rétention qui sont aujourd’hui devenues les signes substantiels de la société du flux ininterrompu.
L’échangeur autoroutier est un des objets qui fut privilégiés par l’artiste notamment dans une série d’aquarelles, The Geography of Nowhere (2006). Dans ses œuvres, cette infrastructure est devenue une sorte de modèle atypique pour une peinture paysagiste, l’architecture pesante des rampes de béton devenant un motif ornemental gracieux, graphique, presque un symbole, dilué dans la couleur de l’aquarelle. C’est un motif qui se retrouve également au centre d’un projet vidéo de 2005-2006, City of Continuous Present, qu’elle nous propose dans une installation inédite intitulée Belvédère. Dans cette version, la vidéo fait partie d’un dispositif. Diffusée dans une sorte de podium qui évoque le belvédère d’observation que l’on peut rencontrer parfois dans certains espaces ou le paysage s’offre à la contemplation.
Kristina joue ici sur les points de vues qu’elle propose au visiteur. Nous alternons entre l’observation de la vidéo diffusée dans la construction à hauteur des jambes – accentuant l’effet de survol des images vidéo – et l’observation depuis le haut du podium qui nous offre un point de vue légèrement surplombant sur l’exposition et les paysages urbains proposés par les autres artistes.
À proximité, des affiches photographiques nous offrent des extraits de récits de voyages écrits par des architectes, des voyageurs, ou des écrivains. Faisant le lien avec l’image vidéo, les textes ouvrent le récit vers le désir et les projections de villes rêvées, imaginées.

Pour réalisée la vidéo, Kristina Solomoukha a survolé la ville de Sao Paulo en hélicoptère. Les rushs assemblés, elle a joué sur la vitesse de défilement de l’image en accélérant celle-ci  quatre fois, restituant ainsi cette sorte de frénésie et d’énergie que développent ces espaces routiers. La vidéo met en avant une hyperfonction de distribution de ces espaces. Le vol de l’hélicoptère donne un caractère organique à cette vision de la ville qui vibre, impulse sans cesse du mouvement, regagnant toujours les vides laissés ici et là au grès de sa mutation.

À l’origine symbole d’échange, la route est ici un espace d’isolement, soumis à l’impératif productiviste. Les flux sont canalisés, les réseaux sont interconnectés mais les individus restent solitaires. Les récits se croisent sans jamais se rencontrer. Quelle narration est ici mise à l’œuvre ? Alors que la route déroule, devant les yeux du voyageur, les images d’un récit dont la durée et l’espace se détendent et rendent possible incrustations, flashbacks, arrêts et retours, l’échangeur lui, objet sans début et sans fin, fragmente le récit, le retourne, et contrôle totalement celui-ci imposant paradoxalement une certaine forme de linéarité.
Comme nombre de grandes métropoles à travers le monde, la ville de Sao Paulo se caractérise par un réseau routier dense[foot]La ville de Sao Paulo est également la ville qui compte le plus grand nombre de vols en hélicoptère. Ce moyen est en effet un gain de temps face aux transports routier mais aussi un transport plus sur pour les personnes à revenus très importants.[/foot] et donc par un grand nombre d’échangeur qui permettent de passer d’une autoroute à une autre, d’un réseau à un autre sans jamais sortir ou entrer véritablement dans la ville. La ville s’inscrit sur un continent, dans un pays, fortement marqués par le modernisme architectural (cf. la ville de Brasilia).
Ce qui est donné à voir directement ici, est l’impressionnante voracité des mégalopoles. Ses routes ne laissent aucune place à toute autre forme de paysage et se donnent à lire comme le signe d’une disparition, celle de la ville elle-même.