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Zhenchen Liu

La pratique de Zhenchen Liu est multiple ; elle révèle cette particularité de la société chinoise qui évolue entre tradition et ultra modernité et dont la frénésie de développement économique produit une sorte de schizophrénie psychédélique. Son œuvre est ainsi traversé par la peinture, la pratique du diorama, l’esthétique du kaléidoscope, tout comme elle peut faire appelle aux techniques les plus modernes de la vidéo et de l’image numérique.
Originaire de la ville de Shangaï, Zhenchen Liu ne cesse d’interroger le sens de cette transformation frénétique à l’œuvre dans sa ville natale qui semble avoir pris pour devise : « plus haut, plus vite, plus loin. » Portant un regard critique sur les approches commerciales et politiques qui sont souvent privilégiées dans les programmes urbains, il établit une archéologie de la ville, archéologie qui interroge son devenir et met en avant ce qui semble être une volonté de ne pas avoir de passé.

En associant les temps documentaires et les images de fiction, son œuvre semble en équilibre sur le faîte d’une toiture dont les deux pans seraient composés de la réalité et de la fiction, de la modernité et de la tradition. Dans ces œuvres se côtoient les images / traces de la ville traditionnelle chinoise – certains plans de Shangaï Shangaï représentent des fresques traditionnelles peintes sur les murs des maisons – et les images, les projections de ce que deviendra la ville de Shangaï (plans de maquettes, images de synthèse …). Zhenchen Liu semble faire le constat d’une tradition, d’une histoire devenue fiction, engloutie dans l’oubli d’un pragmatisme économique et urbanistique qui transforme en profondeur la ville, ses usages et ses habitants.

Après s’être intéressé à la phase « projet » dans Shangaï Shangaï – le film s’intéresse à Shangaï telle qu’imaginée et conçue à travers des modèles virtuels et vidéo – Zhenchen Liu réalise un second film sur le sujet en 2007. Intitulé Under construction, ce film évoque l’intervalle temporelle de la démolition des vieux quartiers de Shangaï que les urbanistes ont décidé de raser pour « régénérer la ville ». Il interroge ce moment particulier où la ville n’est plus, tout en n’étant pas encore.  Zhenchen Liu met en avant les méthodes souterraines et les « dommages collatéraux » d’un tel programme. La brutalité avec laquelle il est mis en œuvre, les conséquences psychologiques et sociales sur la vie des habitants, sont exacerbées par un mode de tournage qui utilise les codes du documentaire.  C’est le cas dans l’une des séquences montrant un homme expliquant comment il a été obligé de vendre sa maison aux promoteurs après avoir subit des violences. Ces images et celle montrant la vieille femme pleurant dans son lit, sont d’ailleurs les seules images réalisées avec une caméra dans un film dont l’ensemble des images sont réalisée par traitement numérique.

Associant la 2D et la 3D, l’artiste nous propose un survole de cette zone dont les images ressemblent étrangement à celles que nous sommes habitué de voir depuis la seconde guerre mondiale, nous montrant des villes en ruine après un conflit ou une catastrophe naturelle. Shangaï semble anéantie, comme sortie d’un conflit. L’utilisation de la technique 3D permet ainsi de pénétrer derrière des façades d’immeubles détruits, de passer de l’autre coté d’un tas de gravats, de découvrir toutes ces maisons dont il ne reste que les murs et les châssis de fenêtres. De manière ponctuelle, apparaissent au milieu de cette gigantesque tombe de béton et de bois, des réminiscences de la ville, de ses habitants et de moments de vie dans ces quartiers aujourd’hui disparus. Sortes de fantômes, ces images nous montrent un passé, présent dans les ruines, l’artiste exhumant ainsi une histoire collective et personnelle.

Dans une note d’intention, Zhenchen Liu précise que « ce film est une représentation plastique et graphique de sa (ma) sensation de témoin de la destruction. » Lisant cette remarque, je ne peux m’empêcher de penser à l’ange Damiel, personnage principal dans Les Ailes du Désir, qui observe les humains[foot] Les plan d’ensemble, points de vue aériens, sont nombreux dans ces deux films Shangaï Shangaï et Under Construction. Ils m’évoquent la position des anges dans le film de Wenders qui observe les humains depuis les points de vues surplombant des immeubles.[/foot] depuis un promontoire et recueillent leurs monologues intérieurs.